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L’UNION EUROPÉENNE, UN POIDS LOURD DIPLOMATIQUE SUR LA SCÈNE INTERNATIONALE ?

Mis à jour : 2 déc. 2020

Interview diffusée dans l’émission « Place de l’Europe », animée par les Jeunes Européens - Strasbourg

ENTRETIEN. Le pôle médias des Jeunes Européens – Strasbourg s’est entretenu avec Bernard Guetta, député européen du groupe Renew (libéral) et membre de la commission des Affaires étrangères du Parlement, ainsi que de la délégation relative aux relations entre l’UE et la Russie. Le spécialiste de géopolitique internationale a répondu aux questions de Gwenn Taburet sur la puissance diplomatique européenne.


Gwenn Taburet : Selon vous, face aux grandes puissances mondiales telles que les Etats-Unis, la Russie, la Chine, ou encore le Brésil, l’Union européenne peut-elle être considérée comme une puissance diplomatique de premier plan ?


Bernard Guetta : Commençons par retourner la question, car c’est un exercice intéressant. Peut-on dire aujourd’hui que la diplomatie américaine est très puissante sur la scène internationale ? Peut-on dire que les diplomaties russe, chinoise, indienne soient extrêmement puissantes, pour parler des grands pays ou des grandes puissances, voire les deux ? La réponse est non. Le monde actuel est marqué par un tel chaos sur la scène internationale, si tant est qu’il y ait une scène, que plus aucun pays, quelque soit sa puissance militaire et/ou économique, n’est à même de jouer ce rôle de gendarme du monde que les États-Unis avait si longtemps joué, durant la Guerre Froide et durant la douzaine d’années après la fin de celle-ci.


Revenons à l’Europe. L’Europe d’aujourd’hui n’a pas d’armée, donc elle n’a pas l’instrument nécessaire à la puissance qui doit accompagner normalement l’influence politique et donc la diplomatie. Elle n’a que le verbe. Toutefois, elle a un marché de 500 millions de personnes, un marché dans lequel il y a beaucoup de consommateurs aisés, voire riches, dont le pouvoir d’achat est élevé, un marché qui intéresse toutes les puissances du monde. Elle a un rayonnement, des amis à travers le monde et des instruments de coercition, tels que les sanctions économiques et une réprobation politico-morale.


Ce n’est pas rien, car si l’on compare aujourd’hui l’image des États-Unis de Donald Trump, de la Russie de Vladimir Poutine, de la Chine de Xi Jinping, et de l’Union européenne d’Ursula von der Leyen (même si elle n’est pas vraiment présidente), l’avantage est évidemment à l’UE. Plus personne ne prend au sérieux les États-Unis, et l’image de la Russie et de la Chine est déplorable. L’Union européenne n’a donc pas d’armée, pas même un exécutif commun dans la mesure où les intérêts nationaux s’additionnent, mais elle est pourtant un poids sur la scène internationale.


GT : Concernant Vladimir Poutine justement, une autre affaire vient s’ajouter à l’actualité européenne : celle de l’accueil par Berlin d’Alexeï Navalny, le principal opposant au président russe, empoisonné le 20 août dernier, alors qu’il se rendait à Moscou. Quel est le principal intérêt de l’UE de venir en aide à Alexeï Navalny ?


BG : Dieu merci ! Tout ne se résume pas aux intérêts en politique. Si l’Union européenne n’avait pas ouvert les portes d’un de ses meilleurs hôpitaux pour tenter de soigner Alexeï Navalny, nous serions aujourd’hui, collectivement parlant, morts de honte ! Nous devions bien évidemment le faire et nous n’avions pas à nous rendre complice de ses assassins en laissant Alexeï Navalny mourir dans un hôpital où on refusait de le soigner et où on niait contre toute évidence qu’il ait été empoisonné.


Nous pouvons maintenant inverser votre question : y aurait-il un inconvénient pour les pays de l’UE, et l’UE en tant que telle, à accueillir Alexeï Navalny dans un de ses hôpitaux ? Eh bien écoutez, je ne le crois pas, et ce pour une raison très simple : même Monsieur Poutine ne peut pas dire que nous ayons fait quoique ce soit d’inamical vis-à-vis de la Russie en sauvant un de ses ressortissants.


L’opinion publique russe, dont le poids politique est de plus en plus important, a été frappée dans cette affaire par trois choses : premièrement, son président a fermé les yeux sur cette tentative d’assassinat et l’a donc permise, si ce n’est commanditée. Deuxièmement, un hôpital allemand et européen est capable de soigner et de guérir partiellement une victime d’empoisonnement, ce qui n’est pas rien. Troisièmement, les pays de l’UE, loin d’être des ennemis du peuple russe, sauvent l’homme qui, après tant d’assassinats d’autre d’opposants, incarne l’opposition politique à Vladimir Poutine.


GT : De ce fait, pensez-vous que l’UE est disposée à coopérer de nouveau avec la Russie et Vladimir Poutine, eu égard notamment à la crise qui secoue le Bélarus depuis début août ?


BG : La question qui se pose est de savoir si Vladimir Poutine est aujourd’hui disposé à coopérer avec les pays de l’UE pour trouver le nécessaire compromis au Bélarus. Les pays européens sont évidemment disposés à faire tout ce qu’ils peuvent faire, et bien plus encore même, pour empêcher une nouvelle déstabilisation du continent. Il y a déjà l’Ukraine, il est inutile pour tout le monde, la Russie comme les pays de l’UE, d’ajouter un vrai foyer de déstabilisation que pourrait devenir la Biélorussie.


Même s’il n’est pas, directement du moins, aux commandes à Minsk, est-ce que Monsieur Poutine pourrait être tenté par un compromis, ou du moins un feu vert que le Kremlin donnerait pour trouver un compromis ? Peut-être pas tout de suite, peut-être pas dans le mois qui vient , mais plutôt dans les deux ou trois mois qui viennent. C’est largement possible parce que Monsieur Poutine additionne aujourd’hui les difficultés sur tous les fronts. En Syrie, il a perdu depuis plusieurs mois son principal et seul allié, le régime iranien, car ce dernier a perdu lui-même le Liban et l’Irak, a des coffres vides et souffre d’une impopularité record dans son histoire. L’Iran ne veut plus aider la Russie en Syrie et par conséquent, elle se retrouve seule face à un régime syrien sous les pieds duquel la terre se dérobe de plus en plus spectaculairement.


Sur la scène intérieure, la popularité de Monsieur Poutine décroît régulièrement et de plus en plus rapidement. Le niveau de vie baisse, le mécontentement social grandit, les coffres de l’État se vident car les cours du pétrole ont dégringolé. Avec la pandémie, le ralentissement économique qu’elle induit, et surtout l’extension dans le monde de la lutte contre le changement climatique, et donc la guerre contre le pétrole, les cours de cette matière première ne vont pas augmenter de nouveau. Or le pétrole et les matières premières sont de très, très loin les principales ressources, totalement essentielles à l’équilibre des comptes russes.


Aujourd’hui, Monsieur Poutine ne peut pas additionner une vraie crise bélarusse à la véritable crise ukrainienne, ou alors ce serait une folie. Il ne veut pas envoyer de troupes en Biélorussie, et si Monsieur Loukachenko n’arrive pas à avoir raison du mouvement de contestation populaire, Monsieur Poutine cherchera à le remplacer par quelqu’un de plus acceptable pour la population biélorusse.


GT : Concernant le Bélarus toujours, des sanctions ont été prises fin septembre par les 27 dirigeants européens contre une quarantaine de responsables du régime d’Alexandre Loukachenko, accusé de répression contre l’opposition et de falsification du résultat de l’élection présidentielle. Parmi ces sanctions, on retrouve notamment l’interdiction d’entrer sur le territoire de l’Union et le gel des avoirs dans l’UE. Pensez-vous que ces sanctions sont suffisantes ?


BG : Suffisantes, non. Toutefois, elles pèsent bien sûr, car elles inquiètent tous ces hommes qui aiment bien venir à Paris, à Rome, à Berlin, dans les bons restaurants, les boîtes de nuit. Tout autant d’occasion de dépenser leur argent mal-acquis. Ils n’aiment pas être sanctionnés et pensent que l’étau se resserre autour d’eux. L’Union a tort à mes yeux de ne pas avoir voulu mettre Loukachenko sur la liste des personnalités sanctionnées, mais les collaborateurs du président peuvent aussi se dire qu’il s’en sort bien, et pas eux. Donc ils n’aiment pas être sanctionnés. Les sanctions prises contre la Russie après l’annexion de la Crimée ont de surcroît beaucoup pesé dans les difficultés actuelles du régime de Monsieur Poutine.


Retrouvez cette interview dans l’émission « Place de l’Europe » diffusée le 19 octobre dernier sur les ondes de RCF-Alsace. Chaque mois, le pôle médias des Jeunes Européens – Strasbourg intervient dans cette émission pour parler d’un grand enjeu de l’intégration européenne.


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