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LE PARLEMENT EUROPÉEN À STRASBOURG, TÉMOIN D’UNE EUROPE POLYCENTRIQUE

Mis à jour : mars 4

Un article de la série "Strasbourg ou Bruxelles, où doit être le Parlement européen ?" / Interview diffusée dans l’émission « Place de l’Europe », animée par les Jeunes Européens - Strasbourg

ENTRETIEN - Bruxelles ou Strasbourg, quel doit être le siège du Parlement européen ? Alors que la pandémie de COVID-19 n’en finit plus, cela fait presque un an que les députés européens n’ont plus mis les pieds dans l’hémicycle de Strasbourg et se contentent de suivre les séances plénières à Bruxelles ou en ligne. Un déni de démocratie ou une solution pragmatique pour préserver le travail institutionnel de l’UE ? Théo Boucart s’est entretenu avec Christophe Grudler, député européen du groupe RENEW et fervent défenseur du siège strasbourgeois du Parlement européen.


Théo Boucart : Nous avons le grand plaisir de vous recevoir durant la séance plénière mensuelle du Parlement européen, une plénière qui se tient une nouvelle fois à Bruxelles. Monsieur Grudler, que vous inspire la non-venue des parlementaires européens à Strasbourg depuis presque un an ?


Christophe Grudler : Cela m’inspire beaucoup de tristesse de voir l’hémicycle entièrement vide, ici à Strasbourg, voir les allées désertées, c’est un spectacle sinistre et une grande gifle aux pères de l’Europe, ceux qui ont imaginé une Europe plus pacifique, plus fraternelle, et dont Strasbourg était le symbole.


TB : Vous êtes l’un des parlementaires européens les plus favorables au siège strasbourgeois du Parlement européen. Mais au-delà des eurodéputés français, qui défend encore l’hémicycle de Strasbourg ?


CG : Beaucoup défendent l’hémicycle de Strasbourg, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Cependant, ils sont un peu contraints par les décisions de la présidence du Parlement européen et n’osent pas trop se manifester en ce moment et font avec les évènements sous prétexte de la COVID-19. Je dis souvent que celui qui veut tuer son chien l’accuse de la rage, la COVID-19 est donc le prétexte utilisé par les anti-Strasbourg pour privilégier Bruxelles.


Ce qui est vraiment dommage, et je ne dis pas ça du tout contre Bruxelles, c’est que les pères fondateurs de l’Europe ont toujours fixé le siège unique du parlement européen à Strasbourg depuis 1958 et avaient un credo très fort : l’Europe doit être polycentrique. Si on met tout à Bruxelles, on est « foutus » comme dirait Emmanuel Macron, parce que s’il y a à la fois le Conseil des Etats membres, la Commission et le Parlement, nous ne sommes plus sur une Europe concentrique, mais bien « égocentrique » car tout serait basé à Bruxelles. C’est la négation de la diversité qui fait l’Union européenne, la diversité des lieux et des langues, c’est comme ça que s’est construite l’Europe et c’est comme ça qu’elle doit être respectée.


TB : Selon vous, quels sont justement les principaux arguments en faveur du siège strasbourgeois du Parlement européen ? L’argument des traités européens est-il suffisant pour pérenniser le siège à Strasbourg ?


CG : Non, ce n’est pas suffisant et ce serait une erreur de se reposer dessus. Effectivement, les traités disent que le siège du Parlement européen est à Strasbourg, mais si vous vous reposez là-dessus, vous allez laisser développer une propagande contraire qui fera qu’un jour, quelqu’un va se réveiller et va amender ou concevoir un nouveau traité où il deviendra naturel de ne plus mettre Strasbourg. Ne pensons pas que les traités sont une protection définitive, au contraire, il s’agit d’une protection temporaire qui doit donner le temps à l’action.


L’action, cela veut dire que tous ceux qui croient à cette Europe polycentrique se bagarrent, se mobilisent et ne se laissent pas faire par ceux qui ont des intentions plus ou moins cachées d’en finir avec Strasbourg.


TB : Vous parlez donc d’une Europe polycentrique avec le siège du Parlement européen à Strasbourg. De ce fait, que représenterait pour la démocratie européenne une Europe égocentrique et un Parlement européen entièrement rapatrié à Bruxelles ?


CG : Cela représenterait une démocratie totalement hors-sol, où dans une sorte de bulle bruxelloise, on déciderait du destin de tous les Européens. Ce serait une nouvelle fois la négation de l’Europe et je rappelle que le Parlement, c’est l’Europe des peuples, et non celle des élites dans une bulle. L’Europe des peuples doit être au plus près des gens.

Tous les pays accueillent des institutions et des agences européennes parce qu’il faut respecter ce principe d’équilibre. Une agence vient d’être ouverte en Roumanie (le centre européen sur la cybersécurité, ndlr) sur une thématique spécifique de l’Union européenne. Pratiquement tous les pays membres ont une agence de l’UE car c’est une manière intelligente d’amener l’Europe au plus proche des gens.


Alors évidemment, on peut arguer que tout cela a un coût et que ce serait beaucoup plus simple si tout était à Bruxelles, toutes les agences et le Parlement. C’est un peu comme dire que ce serait beaucoup plus simple si tout le monde s’exprimait en anglais et pas dans sa langue maternelle. Avec ce genre de raisonnement simpliste, on arrive à perdre l’Europe. Il faut donc se bagarrer pour cette Europe polycentrique, pour cette Europe de la diversité, y compris de la diversité des territoires.


TB : Vous avez également évoqué en début d’entretien les propos d’Emmanuel Macron qui se pose en grand défenseur du Parlement européen à Strasbourg. Quels ont été jusqu’à présent les résultats concrets de cette prise de position ?


CG : Eh bien les résultats concrets sont que le président du Parlement européen sait qu’il a une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Quand le président de la République française n’est pas content, le président du Parlement européen ne se permet pas de faire tout ce qu’il lui passe par la tête.


Aujourd’hui, il n’y a pas d’effet direct en raison de la pandémie, on a encore des taux de contamination très forts, tant à Strasbourg qu’à Bruxelles, surtout dans cette dernière ville d’ailleurs. On peut également imaginer que dans l’opinion publique, ce n’est peut-être pas le moment de prendre trop d’initiatives. On a pris donc date pour le printemps, en mars ou avril, pour imaginer un début de retour à Strasbourg. Mon souhait serait que d’ici-là, il n’y ait que des séances plénières virtuelles qui ne se déroulent ni à Strasbourg, ni à Bruxelles, où les parlementaires européens peuvent voter en ligne, communiquer en visioconférence, mais qu’il n’y ait pas, sous prétexte de COVID-19, des sessions plénières organisées à Bruxelles.


Retrouvez cette interview dans l’émission « Place de l’Europe » diffusée le 8 février sur les ondes de RCF-Alsace, ainsi que sur Euradio. Chaque mois, le pôle médias des Jeunes Européens – Strasbourg intervient dans cette émission pour parler d’un grand enjeu de l’intégration européenne.

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