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L’EUROPE EST-ELLE BIEN PRÉPARÉE POUR AFFRONTER LA CRISE CLIMATIQUE ?

Interview diffusée dans l’émission « Place de l’Europe », animée par les Jeunes Européens - Strasbourg, le 11 janvier 2021


ENTRETIEN - Cinq ans après la signature de l’accord de Paris sur la protection du climat, l’Europe et le monde ne semblent toujours pas prêts à adopter des politiques permettant de rester sous la barre fatidique des 1,5 degré en plus par rapport aux moyennes de température préindustrielle. Pourtant, l’Union européenne est considérée comme un précurseur législatif de la transition écologique et de la lutte contre le changement climatique. Théo Boucart s’est entretenu avec Claude Turmes, ministre de l’énergie et de l’aménagement du territoire du Luxembourg et ancien « Monsieur énergie » du Parlement européen. Cette interview est à retrouver dans l’émission mensuelle des Jeunes européens de Strasbourg, Place de l’Europe sur RCF Alsace.


Théo Boucart : Vous avez écrit un ouvrage intitulé Transition énergétique, une chance pour l’Europe, où vous présentez l’histoire de la politique climat énergie dans l’Union européenne depuis le début des années 2000. Quelles sont les raisons pour lesquelles vous avez écrit ce livre ?

Claude Turmes : J’ai écrit ce livre pour expliquer que l’Union européenne est un acteur influent dans la lutte contre le changement climatique parce qu’avec une loi européenne, nous imposons et nous faisons avancer beaucoup de choses pour les 450 millions d’habitants sur le continent européen. La loi sur les énergies renouvelables, dont j’avais l’honneur d’être rapporteur au Parlement européen en 2008, en est un très bon exemple. A l’époque, il n’y avait que très peu de solaire et d’éolien en Europe. Avec une seule loi, nous avons vraiment accéléré les investissements dans l’énergie solaire, dans l’éolien, onshore et offshore, ce dernier n’existant même pas encore. Nous avons créé beaucoup d’investissements et grâce à l’innovation technologique, nous avons réussi à baisser les coûts du solaire. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune raison de ne pas électrifier un village en Afrique car l’Europe, grâce à cette directive, a réussi à diminuer les prix du solaire au niveau mondial. C’est donc ce genre de choses que j’explique. Je relate également tous les combats contre les lobbies du pétrole, du charbon, du gaz, automobile… Tous ces groupes d’intérêt nous empêchent souvent d’avancer plus rapidement.

TB : Malgré les nombreux textes promouvant la transition énergétique en Europe, comme le Paquet climat énergie 2020 et 2030, l’Union de l’énergie ou encore le Pacte vert pour l’Europe, les émissions de gaz à effet de serre ne baissent pas significativement dans l’Union européenne. Comment peut-on expliquer cette situation ?

CT : Le lobby du pétrole est hostile à ce qu’on développe des voitures électriques car on ne vendra plus de pétrole dans les stations essence. Le lobby du gaz est hostile à ce qu’on isole bien les maisons et qu’on mette des pompes à chaleur alimentées en électricité verte, parce qu’on ne vendra plus de gaz. Le lobby du charbon est furieux qu’on interdise désormais cette source d’énergie partout en Europe. Il est donc clair qu’il y a des intérêts économiques puissants qui influencent souvent certains hommes et femmes politiques, de manière un peu trop systématique. C’est sans doute la raison pour laquelle nous n’avançons pas. La bonne nouvelle est que le mouvement des jeunes militants pour le climat des Fridays For Future fait tellement peur aux leaders politiques qui n’étaient pas affiliés aux partis verts, comme le Président Macron ou la Chancelière Merkel, qu’ils sont en train de moins d’écouter les lobbies que je viens de nommer et se rendent compte finalement que la planète est en surchauffe, que la base du vivre-ensemble pour des milliards d’habitants va être détruite. Il me semble que cette conscience planétaire d’une urgence climatique est dû aux jeunes qui sont descendus dans la rue, et qui ont dit à leurs parents, grands-parents ou responsables politiques « Ça suffit ! Vous êtes en train de détruire notre avenir ». Cela a eu un très grand impact et je remercie infiniment tous les jeunes qui étaient dans les rues pour nous aider à bouger le curseur.

TB : Vous étiez député européen de 1999 à 2018, période durant laquelle vous avez été le rapporteur de nombreuses directives relatives aux énergies renouvelables. Durant cette période, avez-vous remarqué un changement des mentalités dans les sphères institutionnelles européennes sur la transition énergétique ?

CT : Nous avons observé un peu de changement, mais nous devions nous battre sur chaque dossier contre les lobbies ou contre beaucoup d’hommes et de femmes politiques, souvent de droite. Parfois, nous avons gagné parce que d’autres intérêts économiques et les représentants du solaire et de l’efficacité énergétique nous ont aidés un peu. Toutefois, la lenteur avec laquelle nous avancions était un peu désespérante. Je le dis encore une fois, depuis que les jeunes sont dans la rue, le Président Macron ou la Chancelière Merkel, même s’ils ne sont pas affiliés aux Verts, ont compris la situation. Les électeurs ne voteront plus pour eux s’ils ne prennent pas le climat au sérieux.

TB : Depuis 2018, vous êtes ministre de l’Énergie et de L’aménagement du territoire du Grand-Duché de Luxembourg et à ce titre, vous représentez votre pays lors du Conseil de l’Union européenne. Quel est le rôle de ce conseil dans l’élaboration de la politique climat énergie européenne ?

CT : Les lois européennes sur les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, les émissions de CO2 des voitures, des camions, l’organisation du marché européen de l’énergie, sont prises par les gouvernements du Conseil de l’UE d’un côté, et le Parlement européen de l’autre côté, sur proposition de la Commission européenne. Ces décisions-là influencent énormément les décisions nationales. Ce que je fais maintenant à Luxembourg, c’est transposer des directives européennes. Par exemple, nous sommes en train de refaire notre loi sur les normes des nouvelles bâtisses, à la fois d’habitation, mais aussi des bureaux, très importants à Luxembourg, en tant que place financière de premier plan. Lorsque je les transpose en droit national, j’essaie d’être vraiment très ambitieux. Les normes sur les nouvelles habitations au Luxembourg, par exemple, sont les plus strictes d’Europe. Lorsque nos bâtiments sont « zéro carbone » et très bien isolés, nous profitons du solaire et des restes d’énergie qui sont aussi alimentés par de l’électricité renouvelable. Sur les voitures électriques, nous essayons aussi d’aller vite et, en tant que ministre de l’aménagement du territoire, j’ai le plaisir de pouvoir concevoir avec les autorités locales de nouveaux quartiers de vie sans voiture, où l’être humain est au centre des préoccupations. Nous voulons créer de l’espace pour que les enfants puissent jouer dans la rue et que les voitures restent en dehors du quartier dans un parking centralisé.

TB : Sur le rôle des citoyens dans la transition énergétique, particulièrement mis en exergue dans votre livre, en quoi les textes européens comme l’Union de l’énergie ou le Pacte vert pour l’Europe permettent-ils une affirmation citoyenne ?

CT : Je me suis toujours battu pour que les citoyens puissent être, eux-mêmes, acteurs de la transition énergétique. Dans la dernière directive sur les énergies renouvelables, on donne le droit aux citoyens européens de posséder un panneau photovoltaïque sur leur toit et nous obligeons tous les gouvernements européens d’ouvrir un espace pour les coopératives citoyennes, donc pour les investissements collectifs dans l’énergie solaire. Au Luxembourg, on a mis en place un prix garanti pour tous les électrodes. Cela veut dire que toute l’électricité produite par un panneau solaire dans laquelle plusieurs citoyens ont investi reçoit un meilleur prix que si ces même panneaux photovoltaïque étaient alimentés par une entreprise privée. Cela permet à ce que les citoyens s’approprient cette transition énergétique. Pour ce faire, il me semble que le citoyen a trois possibilités : premièrement, il peut investir lui-même, deuxièmement, il peut être dans la rue avec ses enfants ou il peut voter pour bouger le curseur politique, troisièmement, s’il a un peu de liquidités sur son compte d’épargne, il va les investir dans les énergies vertes. Aujourd’hui, il est important de ne pas laisser notre argent à des banques qui investissent encore dans l’énergie fossile.

Retrouvez cette interview dans l’émission « Place de l’Europe » diffusée le 11 janvier sur les ondes de RCF-Alsace, ainsi que sur Euradio. Chaque mois, le pôle médias des Jeunes Européens – Strasbourg intervient dans cette émission pour parler d’un grand enjeu de l’intégration européenne.

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